Double matérialité
La double matérialité est le principe, introduit par la directive CSRD, qui impose d'analyser un enjeu de durabilité selon deux angles : la matérialité d'impact (les effets de l'entreprise sur l'environnement et la société) et la matérialité financière (les effets de ces enjeux sur la valeur de l'entreprise). C'est la clé de voûte du nouveau reporting de durabilité européen.
Pendant des décennies, une entreprise ne rendait compte que de ce qui pesait sur ses comptes. La double matérialité complète cette vision : elle demande aussi de mesurer l'empreinte de l'activité sur le monde. Ce concept structure aujourd'hui la façon dont des dizaines de milliers de sociétés européennes publient leurs informations de durabilité, et il est devenu un repère central pour l'investissement ESG. Cette fiche en détaille la définition, les deux dimensions, le cadre réglementaire, la méthode d'analyse et les limites.
Qu'est-ce que la double matérialité ?
En comptabilité, une information est dite matérielle (ou significative) lorsqu'elle est assez importante pour influencer la décision de celui qui la lit. La double matérialité reprend cette idée et l'applique aux enjeux de durabilité, mais en la dédoublant : un même sujet doit être examiné dans deux directions opposées.
Prenons le changement climatique. D'un côté, il fait peser des risques sur l'entreprise : hausse du coût de l'énergie, actifs qui perdent de la valeur, durcissement des réglementations, exposition physique des sites. De l'autre, l'entreprise a elle-même un impact sur le climat par ses émissions de gaz à effet de serre. La double matérialité oblige à documenter ces deux faces du même enjeu, là où l'ancien reporting ne regardait que la première.
Le mot « double » désigne donc ces deux points de vue : ce que le monde fait à l'entreprise, et ce que l'entreprise fait au monde. Un enjeu de durabilité est jugé pertinent, et doit figurer dans le rapport de durabilité, dès qu'il est important sous au moins l'un de ces deux angles. C'est une rupture avec la logique purement financière qui prévalait jusque-là.
De la NFRD à la CSRD : d'où vient la double matérialité ?
La notion n'est pas née avec la CSRD. La directive NFRD (Non-Financial Reporting Directive, directive 2014/95/UE) de 2014 demandait déjà à certaines grandes entreprises de publier des informations extra-financières et esquissait l'idée d'une double lecture. Mais le dispositif restait souple, peu normé, et laissait une grande liberté d'interprétation, si bien que les rapports étaient difficilement comparables d'une société à l'autre.
La directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive, directive (UE) 2022/2464 du 14 décembre 2022), qui remplace la NFRD, change d'échelle. Elle érige la double matérialité en fondement obligatoire du reporting de durabilité, a fortement élargi le nombre d'entreprises concernées et impose des normes communes. L'objectif affiché est de faire de l'information de durabilité une donnée aussi fiable et comparable que l'information financière, au service notamment des investisseurs.
Cette montée en exigence accompagne l'essor de la finance durable : sans données solides sur la durabilité des entreprises, il est impossible d'orienter sérieusement l'épargne vers les activités les plus vertueuses.
Les deux dimensions de la double matérialité
Toute l'analyse repose sur la distinction nette entre ses deux composantes, souvent résumées par les expressions anglaises outside-in (de l'extérieur vers l'entreprise) et inside-out (de l'entreprise vers l'extérieur).
La matérialité financière
La matérialité financière regarde le monde vers l'entreprise. Elle identifie les enjeux de durabilité susceptibles d'influencer la situation financière, les résultats, l'accès au capital ou la performance financière de la société, à court, moyen ou long terme. Une pénurie d'eau, une taxe carbone, une pénurie de compétences ou une atteinte à la réputation deviennent alors des risques ou des opportunités à intégrer dans l'analyse.
C'est la lecture la plus familière pour un analyste ou un investisseur : en quoi un facteur environnemental, social ou de gouvernance peut-il peser sur la rentabilité future et sur la valeur de l'entreprise ? Cette approche prolonge le travail mené depuis longtemps par les agences de notation extra-financière, qui évaluent la solidité ESG des sociétés et son effet possible sur la performance financière.
La matérialité financière couvre aussi bien les effets déjà visibles dans les comptes que les effets potentiels, encore diffus mais susceptibles de se matérialiser. Un risque climatique physique sur une usine, par exemple, peut ne pas apparaître dans le bilan actuel tout en étant financièrement matériel à horizon de dix ans. Ces risques et opportunités constituent le cœur de cette dimension.
La matérialité d'impact
La matérialité d'impact regarde dans l'autre sens, de l'entreprise vers le monde. Elle mesure les effets, positifs ou négatifs, réels ou potentiels, de l'activité sur l'environnement et la société : émissions de CO₂, consommation d'eau, conditions de travail, respect des droits humains dans la chaîne de valeur, atteintes à la biodiversité.
Cette dimension est la grande nouveauté du cadre européen. Elle reconnaît qu'une entreprise peut être rentable tout en générant des externalités lourdes pour l'environnement ou la société, et que ces externalités méritent d'être rendues visibles, indépendamment de leur effet immédiat sur les comptes. C'est ce qui distingue le plus nettement l'Europe des approches centrées sur la seule valeur actionnariale.
Un impact peut être réel (déjà constaté) ou potentiel (susceptible de survenir), et se juger sur toute la chaîne de valeur, en amont comme en aval de l'entreprise, pas seulement sur ses activités propres.
Matérialité simple ou double matérialité ?
La distinction n'a rien de théorique : elle sépare deux écoles du reporting de durabilité aux implications très concrètes.
La matérialité simple ne retient qu'un seul angle, la matérialité financière. Elle ne documente un enjeu de durabilité que s'il a un effet sur la valeur de l'entreprise. C'est l'approche des normes internationales de l'ISSB (International Sustainability Standards Board), largement adoptées hors d'Europe et privilégiées par de nombreux investisseurs anglo-saxons.
La double matérialité ajoute la matérialité d'impact. C'est le choix de l'Union européenne avec la CSRD : un enjeu doit être reporté dès qu'il est matériel sur au moins l'un des deux axes. Cette exigence rend le reporting européen plus complet, mais aussi plus lourd à produire, puisqu'il faut instruire les deux dimensions pour chaque thème.
La question de l'interopérabilité entre ces référentiels est un chantier majeur : entreprises et investisseurs internationaux souhaitent éviter d'avoir à produire deux reportings distincts. Des travaux de convergence entre l'EFRAG et l'ISSB visent à rapprocher les indicateurs, sans effacer la spécificité européenne de la double lecture.
Le cadre réglementaire : CSRD, ESRS et EFRAG
La double matérialité n'est pas une option : elle est inscrite dans le droit européen. La directive CSRD en fait le socle du rapport de durabilité et a élargi le nombre d'entreprises concernées par rapport à la NFRD, en visant les grandes entreprises puis, par vagues successives, un périmètre plus large. Ce périmètre et ce calendrier ont depuis été sensiblement revus par le paquet de simplification « Omnibus » (détaillé plus bas).
Pour appliquer ce principe de façon homogène, la CSRD s'appuie sur les ESRS (European Sustainability Reporting Standards), les normes techniques élaborées par l'EFRAG, un organisme consultatif européen, puis adoptées par la Commission. Ce sont elles qui précisent comment mener l'analyse de durabilité et quelles informations publier.
Le premier jeu d'ESRS (« set 1 »), adopté par la Commission via le règlement délégué (UE) 2023/2772 du 31 juillet 2023, compte 12 normes : deux normes transversales (ESRS 1 et ESRS 2, dont la conduite de l'analyse de double matérialité) et dix normes thématiques réparties sur les trois piliers ESG :
- Environnement : changement climatique, pollution, ressources en eau, biodiversité, économie circulaire ;
- Social : personnel de l'entreprise, travailleurs de la chaîne de valeur, communautés affectées, consommateurs ;
- Gouvernance : conduite responsable des affaires.
La double matérialité sert précisément à déterminer, parmi tous ces thèmes, lesquels sont pertinents pour une entreprise donnée. Une société ne publie donc que sur les enjeux qu'elle a jugés matériels, et justifie ce choix.
Ce dispositif s'articule avec les autres briques de la finance durable européenne. Les données produites au titre de la CSRD alimentent la taxonomie européenne, qui classe les activités vertes, et le règlement SFDR, qui encadre l'information des produits financiers. La double matérialité est ainsi la source amont d'un écosystème réglementaire cohérent.
Comment se déroule une analyse de double matérialité ?
L'analyse de double matérialité est l'exercice concret par lequel une entreprise identifie les enjeux qu'elle devra publier. Elle se déroule généralement en plusieurs étapes structurées, qui mobilisent l'ensemble de l'organisation.
Comprendre le contexte et cartographier les enjeux
La première étape consiste à décrire le modèle d'affaires et la chaîne de valeur de l'entreprise, puis à dresser la liste des enjeux de durabilité potentiellement concernés, en s'appuyant sur les thèmes prévus par les ESRS et sur les spécificités du secteur.
Cette cartographie s'enrichit du dialogue avec les parties prenantes, dont le point de vue éclaire à la fois les impacts de l'entreprise sur l'environnement et la société, et les attentes du marché. On distingue notamment :
- les parties prenantes affectées par l'activité (salariés, riverains, communautés, chaîne d'approvisionnement) ;
- les utilisateurs de l'information de durabilité (investisseurs, banques, clients).
Le croisement de ces regards permet de ne pas se limiter à la vision interne de la direction et de faire remonter des enjeux qu'elle n'aurait pas spontanément identifiés. Consulter les parties prenantes est d'ailleurs une attente forte des ESRS.
Identifier les impacts, risques et opportunités (IRO)
Chaque enjeu est ensuite décliné en IRO, c'est-à-dire en impacts, risques et opportunités. Les impacts relèvent de la matérialité d'impact (effets réels ou potentiels sur l'environnement et la société), tandis que les risques et opportunités relèvent de la matérialité financière (effets sur la valeur et la performance financière de l'entreprise).
Un même thème génère souvent plusieurs IRO. Le climat, par exemple, produit un impact (les émissions de l'entreprise), un risque (une taxe carbone ou un actif échoué) et parfois une opportunité (un nouveau marché bas carbone). Les indicateurs de type PAI, qui mesurent les principales incidences négatives, s'inscrivent dans cette logique d'impact.
Coter les enjeux et fixer les seuils de matérialité
Vient enfin la cotation. Pour la matérialité d'impact, on évalue généralement l'ampleur, l'étendue et le caractère plus ou moins irrémédiable de l'impact, ainsi que sa probabilité s'il est potentiel. Pour la matérialité financière, on croise l'ampleur des conséquences financières et leur probabilité de survenance.
L'entreprise définit alors des seuils de matérialité qui déterminent, pour chaque axe, à partir de quel niveau un enjeu est jugé significatif. Un enjeu qui dépasse le seuil sur l'un ou l'autre des deux axes devient matériel et doit être publié. Cette étape est décisive, car elle conditionne le périmètre final du rapport de durabilité, et elle doit être documentée pour être auditable.
La matrice de double matérialité
Le résultat de l'analyse est souvent représenté par une matrice de double matérialité. Chaque enjeu y est positionné selon deux axes : son importance financière pour l'entreprise et l'importance de son impact sur le monde. Les enjeux situés en haut à droite, matériels sur les deux dimensions, apparaissent comme prioritaires.
Cette matrice est un outil de communication et de hiérarchisation très répandu. Il faut toutefois noter qu'elle n'est pas une obligation formelle : les ESRS imposent de conduire l'analyse et d'en documenter la méthode, pas nécessairement de produire un graphique en forme de matrice. La représentation reste néanmoins précieuse pour rendre lisibles des arbitrages complexes, en interne comme auprès des investisseurs.
Des exemples concrets de double matérialité
Prenons une entreprise agroalimentaire. Sa consommation d'eau illustre parfaitement la double lecture : c'est un risque financier si la ressource se raréfie et que son coût grimpe ou que la production s'interrompt, et c'est en même temps un impact sur les écosystèmes et les usages locaux. L'enjeu est donc doublement matériel et traité en priorité.
À l'inverse, certains enjeux ne sont matériels que sur un seul axe. Pour un éditeur de logiciels, les émissions directes sont faibles : leur impact environnemental est limité, mais un durcissement réglementaire sur la protection des données représente un risque financier réel. La matérialité est ici surtout financière.
Troisième cas, une entreprise de textile : les conditions de travail chez ses sous-traitants constituent un impact social majeur sur la chaîne de valeur, et un risque de réputation et de rupture d'approvisionnement pour l'entreprise. La double matérialité permet précisément de traiter chaque enjeu là où il compte vraiment, sans uniformiser artificiellement.
Les limites et défis de la double matérialité
L'exercice n'est pas sans difficultés. La première est la charge de travail : mener une analyse de double matérialité complète, consulter les parties prenantes et documenter chaque choix représente un chantier lourd, en particulier pour les entreprises de taille intermédiaire. C'est l'une des raisons des débats sur la simplification du dispositif au niveau européen.
La deuxième limite tient à la subjectivité des seuils : deux entreprises d'un même secteur peuvent aboutir à des périmètres différents selon la façon dont elles cotent leurs enjeux. La comparabilité, qui est pourtant l'objectif de la CSRD, reste donc perfectible tant que les pratiques ne sont pas totalement stabilisées.
Enfin, la qualité de l'analyse dépend fortement des données disponibles, notamment sur la chaîne de valeur, où l'entreprise a peu de prise. Ces limites n'enlèvent rien à l'intérêt du concept, mais elles rappellent qu'un rapport de durabilité se lit avec discernement.
Quelles entreprises sont concernées par la double matérialité ?
Le champ d'application découle directement de la CSRD. Avant la révision opérée par l'Omnibus (voir plus bas), étaient visées, par vagues successives, les grandes entreprises européennes, les sociétés cotées (hors micro-entreprises) et, sous conditions, certaines entreprises non européennes réalisant une activité significative dans l'Union. Les seuils portent sur le chiffre d'affaires, le total de bilan et le nombre de salariés.
Concrètement, l'obligation de mener une analyse de double matérialité s'étend bien au-delà des seules multinationales : de nombreuses entreprises de taille intermédiaire y sont soumises, directement ou par ricochet, lorsqu'elles fournissent de grands groupes qui réclament leurs données de durabilité. Dans sa version initiale, la CSRD devait concerner environ 50 000 entreprises dans l'Union, contre près de 11 700 sous la NFRD.
Ce périmètre a toutefois été fortement réduit (de l'ordre de 80 %) par le paquet « Omnibus » : l'Omnibus I, adopté le 24 février 2026, a relevé les seuils d'assujettissement (à 1 000 salariés et 450 M€ de chiffre d'affaires), tandis que la directive « stop-the-clock » (directive (UE) 2025/794) a décalé de deux ans les vagues d'application suivantes. Le périmètre définitif reste soumis à la transposition par les États membres, attendue au plus tard début 2027.
Double matérialité et évaluation extra-financière
La double matérialité et la notation extra-financière poursuivent des logiques proches mais distinctes. La notation ESG évalue une entreprise pour éclairer surtout les investisseurs, dans une optique souvent centrée sur la matérialité financière. L'analyse de double matérialité, elle, sert d'abord à construire le rapport de durabilité de l'entreprise et intègre pleinement la matérialité d'impact.
Les deux se nourrissent toutefois l'une l'autre. Un reporting de durabilité robuste fournit aux agences et aux gérants des données fiables, ce qui améliore la qualité des notations et, in fine, la lecture de la performance financière ajustée du risque de durabilité. Pour les parties prenantes comme pour le marché, la double matérialité devient une source d'information commune, qui réduit la part d'interprétation.
Les bénéfices de la double matérialité pour l'entreprise
Au-delà de l'obligation réglementaire, l'exercice apporte des bénéfices concrets. En cartographiant ses impacts, risques et opportunités, l'entreprise se dote d'un outil de pilotage stratégique : elle cerne mieux ses vulnérabilités, anticipe les évolutions réglementaires et repère les opportunités liées à la transition écologique.
La démarche structure aussi le dialogue avec les parties prenantes et renforce la crédibilité de l'entreprise auprès des investisseurs, des banques et des clients. Une analyse de double matérialité sérieuse peut ainsi faciliter l'accès au financement et soutenir la performance de long terme, en alignant la stratégie sur les enjeux de durabilité réellement matériels.
Autrement dit, ce qui commence comme une contrainte de reporting peut devenir un véritable levier de gestion des risques et opportunités, à condition d'être mené avec sincérité plutôt que comme une simple formalité de conformité.
Double matérialité et devoir de vigilance
La double matérialité s'inscrit dans un mouvement réglementaire plus large. La directive européenne sur le devoir de vigilance des entreprises prolonge la même logique : elle demande aux grandes sociétés d'identifier et de prévenir les atteintes aux droits humains et à l'environnement sur l'ensemble de leur chaîne de valeur.
Les deux dispositifs se recoupent sur la matérialité d'impact : ce qu'une société identifie comme impact négatif significatif dans son analyse alimente aussi sa cartographie des risques de vigilance. Pour les parties prenantes, cette cohérence renforce l'exigence de transparence sur les effets réels des activités.
L'assurance du rapport de durabilité
Contrairement aux anciennes déclarations extra-financières, le rapport de durabilité produit au titre de la CSRD doit faire l'objet d'une vérification par un tiers. Un commissaire aux comptes ou un organisme indépendant contrôle la conformité de l'information publiée, y compris la façon dont l'analyse de double matérialité a été conduite.
Cette exigence d'assurance change la portée de l'exercice : la double matérialité n'est plus un simple discours, mais une démarche documentée et auditable. C'est précisément ce qui la rend utile aux investisseurs, qui peuvent s'appuyer sur des données contrôlées pour apprécier la performance de durabilité des sociétés.
Les erreurs fréquentes à éviter
Plusieurs écueils reviennent souvent. Le premier consiste à traiter l'analyse de double matérialité comme une pure formalité, en reprenant une liste générique d'enjeux sans l'adapter au modèle d'affaires. Le résultat est un rapport de durabilité peu crédible, qui n'éclaire personne.
Un autre écueil est de négliger la consultation des parties prenantes, pourtant essentielle pour objectiver la matérialité d'impact. À l'inverse, certaines organisations retiennent trop d'enjeux, faute de seuils clairs, et diluent l'information vraiment matérielle. Enfin, oublier la chaîne de valeur conduit à sous-estimer des impacts et des risques majeurs situés chez les fournisseurs ou en aval.
Une matérialité qui varie selon les secteurs
La double matérialité n'aboutit pas au même résultat d'un secteur à l'autre. Pour un groupe pétrolier, le climat est massivement matériel sur les deux axes ; pour une banque, ce sont surtout les impacts indirects liés aux activités financées, la gouvernance et la protection des données qui ressortent.
C'est pourquoi les référentiels sectoriels jouent un rôle important : ils aident chaque société à repérer les enjeux typiques de son activité, sans repartir d'une feuille blanche. Un laboratoire pharmaceutique se concentrera sur l'accès aux soins et la sécurité des produits, une enseigne textile sur les conditions de travail de sa chaîne d'approvisionnement. La méthode reste la même, mais les enjeux matériels diffèrent nettement.
Les indicateurs et points de données des ESRS
Une fois les enjeux matériels identifiés, l'entreprise doit publier des indicateurs précis, appelés « points de données » (datapoints) dans le vocabulaire des ESRS. Chaque thème matériel appelle des informations à la fois quantitatives (émissions, consommation d'eau, effectifs) et qualitatives (politiques, objectifs, plans d'action).
Ces indicateurs héritent en partie des standards existants, comme ceux de la GRI, mais s'inscrivent dans une logique plus contraignante. Leur volume est considérable, ce qui explique la charge du reporting de durabilité et l'intérêt d'une analyse de matérialité rigoureuse : bien cibler les enjeux évite de collecter des données inutiles sur des thèmes non matériels.
Double matérialité et gouvernance
L'analyse n'est pas qu'un travail technique de la direction du développement durable : elle relève aussi de la gouvernance. Le conseil d'administration et, le cas échéant, le comité d'audit sont chargés de superviser la démarche et de valider les enjeux retenus, au même titre qu'ils supervisent l'information financière.
Cette implication du sommet de l'organisation ancre la durabilité dans la stratégie et engage la responsabilité des dirigeants sur la qualité de l'information publiée. Elle rapproche, là encore, le reporting extra-financier des exigences qui pèsent de longue date sur les comptes.
Le cas particulier des institutions financières
Les banques, assureurs et sociétés de gestion occupent une position singulière. En tant qu'entreprises, elles mènent leur propre analyse de double matérialité. Mais l'essentiel de leur impact passe par les activités qu'elles financent ou dans lesquelles elles investissent : un portefeuille très exposé aux énergies fossiles porte un impact climatique élevé.
Pour ces acteurs, les données de durabilité des entreprises en portefeuille deviennent une matière première. Elles alimentent leurs propres obligations, notamment au titre du règlement SFDR, et nourrissent la sélection des supports. La double matérialité relie ainsi la transparence des sociétés à la performance financière et de durabilité des produits d'épargne proposés aux particuliers.
Pourquoi la double matérialité concerne l'investisseur
Pour un épargnant tourné vers l'investissement responsable, la double matérialité change la donne. Elle produit des données plus riches, plus structurées et plus comparables sur la durabilité réelle des entreprises, là où l'on devait auparavant se contenter d'informations éparses et souvent invérifiables.
Ces informations aident à repérer les écarts entre le discours et les actes, et donc à limiter le risque de greenwashing. Elles nourrissent aussi l'analyse des fonds qui bâtissent leurs portefeuilles à partir de ces critères de durabilité, comme l'explique notre article sur la CSRD, pivot de l'investissement responsable. À mesure que le reporting monte en qualité, les gérants disposent d'une matière plus fiable pour évaluer la performance financière et la performance de durabilité des entreprises.
C'est cette exigence de transparence que Goodvest applique à ses contrats d'assurance vie responsable, en s'appuyant sur des données extra-financières pour sélectionner les supports d'investissement. La double matérialité offre ainsi un langage commun entre les entreprises qui publient leurs enjeux et les investisseurs qui souhaitent en tenir compte.
Ce qu'il faut retenir sur la double matérialité
La double matérialité est la boussole du reporting de durabilité européen. Elle impose de lire chaque enjeu sous deux angles complémentaires : la matérialité financière, qui mesure l'effet des enjeux de durabilité sur la valeur et la performance financière de l'entreprise, et la matérialité d'impact, qui mesure les effets de l'entreprise sur l'environnement et la société.
Portée par la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) et déclinée par les normes ESRS, elle mobilise les parties prenantes, repose sur l'identification des impacts, risques et opportunités, puis débouche sur un rapport vérifié par un tiers. La matérialité financière éclaire les investisseurs sur les risques, tandis que la matérialité d'impact rend compte des effets sur l'environnement et la société.
Pour l'épargnant, cette double lecture est une source d'information précieuse pour distinguer les entreprises réellement engagées de celles qui se contentent d'un discours, et pour relier durabilité et performance financière sur le long terme.
Cette fiche est publiée à titre pédagogique et informatif. Elle ne constitue pas un conseil en investissement. Tout investissement comporte un risque de perte en capital.

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Questions fréquentes
Quelle est la différence entre matérialité et double matérialité ?
La matérialité simple ne retient qu'un angle : l'effet d'un enjeu de durabilité sur la valeur de l'entreprise (matérialité financière). La double matérialité ajoute un second angle, la matérialité d'impact, qui mesure les effets de l'entreprise sur l'environnement et la société. Le reporting européen CSRD repose sur cette approche double.
Quelle est la définition de la double matérialité ?
La double matérialité est le principe qui consiste à analyser un enjeu de durabilité selon deux dimensions complémentaires : la matérialité financière (le monde influe sur l'entreprise) et la matérialité d'impact (l'entreprise influe sur le monde). Un enjeu est retenu s'il est important sur au moins l'un de ces deux axes.
Quelle réglementation a introduit la double matérialité ?
La double matérialité a été consacrée par la directive européenne CSRD, qui remplace la directive NFRD. Son application repose sur les normes ESRS, élaborées par l'EFRAG, qui précisent la méthode d'analyse et les informations à publier.
Qu'est-ce que la matérialité simple ?
La matérialité simple ne considère un enjeu de durabilité que sous l'angle financier : elle ne le documente que s'il peut affecter la valeur ou les résultats de l'entreprise. C'est l'approche des normes internationales de l'ISSB, à la différence de la double matérialité retenue par l'Union européenne.
Qu'est-ce qu'une matrice de double matérialité ?
Une matrice de double matérialité positionne chaque enjeu selon deux axes : son importance financière pour l'entreprise et l'importance de son impact sur l'environnement et la société. Elle sert à hiérarchiser les enjeux et à identifier ceux qui doivent être traités en priorité dans le rapport de durabilité.
Que signifie IRO dans une analyse de double matérialité ?
IRO signifie « impacts, risques et opportunités ». Chaque enjeu de durabilité est décliné en impacts (effets de l'entreprise sur le monde, côté matérialité d'impact) et en risques et opportunités (effets sur la valeur de l'entreprise, côté matérialité financière). L'identification des IRO est une étape clé de l'analyse.
Pouvez-vous donner un exemple de double matérialité ?
Pour une entreprise agroalimentaire, la consommation d'eau illustre la double matérialité : c'est un risque financier si la ressource devient rare et coûteuse, et un impact sur les écosystèmes locaux. Cet enjeu est donc matériel sur les deux axes et figure en priorité dans son reporting.








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