Avec Arthur Auboeuf, le meilleur est avenir

Co-fondateur de Team for the Planet, Arthur Auboeuf a quitté le digital pour bâtir un réseau d'investisseurs citoyens pour le climat. Il raconte pourquoi l'impact passe avant la performance financière, et ce que change le partenariat noué avec Goodvest.

Arthur Auboeuf fait partie de ces entrepreneurs à impact qui ont eu, un jour, un déclic. Avant de lancer Team for the Planet, ce grand réseau d’investisseurs citoyens pour le climat, il évoluait dans un tout autre univers : celui du digital et des réseaux sociaux à forte croissance. Six ans après la création de Team for the Planet, et alors que l’entreprise vient de s’associer à Goodvest pour proposer une assurance-vie qui soutient le déploiement d’innovations climat, retour sur son parcours, sa vision de l’impact et son rapport au monde de la finance comme accélérateur du changement.
Tu racontes souvent avoir eu un déclic avant de fonder Team for the Planet. Quelle vie as-tu laissé derrière toi ?
J’ai laissé une vie vide de sens. C’était une vie entrepreneuriale très intense, mais qui ne servait pas à grand-chose dans le monde. Mon sujet, depuis toujours, c’était de préserver la nature : j’ai toujours été proche d’elle, c’est ce qui me console et ce qui m’apporte du bonheur. Or mon métier n’avait aucun lien avec ça. Vu le temps qu’on passe au travail, je pense que le but, à un moment de sa vie, c’est de s’aligner avec ce qu’on a vraiment envie d’être.
Tu as grandi dans le Jura, près de la nature. Qu’est-ce qui t’en a éloigné avant d’y revenir ?
Ce qui m’a éloigné de la nature, c’est l’envie d’être quelqu’un dans ce milieu d’entrepreneurs, d’atteindre une certaine position sociale. Le fait de tomber dans le digital aussi, puis d’aller dans le sens du vent.
Beaucoup d’entrepreneurs font ça : on leur dit « trouve ton marché », on cherche un marché, pas qui l’on est. Je pense que c’est une erreur énorme. C’est ce qui explique que tant d’entrepreneurs finissent avec de belles boîtes, mais prisonniers d’entreprises qui ne leur ressemblent pas, et ça se voit : ce ne sont pas des gens heureux.
Tu as publié ton premier livre en 2024, « Le meilleur est avenir, et si on se réconciliait avec l’optimisme ? » qui relie ton aventure entrepreneuriale à une quête de bonheur. C’est ton fil rouge ?
Je crois que c’est le fil rouge de tous les humains, et qu’on devrait s’y recentrer. Ce serait un formidable moteur pour l’humanité : je pense qu’on aspire tous à être heureux, mais qu’il existe beaucoup de constructions et d’architectures invisibles qui déforment notre façon de nous projeter dans une vie heureuse, et qui en déforment l’accès. Ce qui fait qu’un être humain apporte quelque chose sur terre, c’est qu’il est aligné avec ce qui le rend profondément heureux. Quand ce n’est pas le cas, on crée de la casse, on est contre-productif.
Es-tu allé jusqu’à ce point de rupture, ou tu t’es arrêté à temps ?
Je pense m’être arrêté à temps. Je contribuais à une entreprise qui n’avait pas beaucoup de sens, c’était amusant, j’aime faire grandir des communautés, c’est un sujet qui m’excite. Mais il y avait derrière des conséquences qui n’étaient absolument pas ce que je souhaite apporter au monde : essayer de rendre les gens le plus accros possible à leur smartphone, c’est l’inverse de ce que je veux dans la vie. Il y avait un début de casse.
Ce type de plateformes ne contribue vraiment pas à élever le niveau : plus on avance, plus il faut que le trafic tienne, donc on incite à faire remonter en permanence les mêmes contenus, souvent les pires. À un moment, on se dit qu’on n’est pas là pour faire fondre le cerveau des gens.
Tu co-fondes Team for the Planet en 2020. Est-ce lié au Covid ?
Non, le Covid n’a pas été le déclencheur : le projet démarre avant, et je planchais déjà depuis huit ou neuf mois sur le sujet. Il n’y avait aucun signal avant-coureur lié au Covid. En revanche, la pandémie nous a peut-être donné un élan que nous n’aurions pas eu autrement, en révélant à beaucoup de gens que nos modes de vie ont des conséquences qu’on n’anticipe pas.
Elle a aussi changé la façon dont j’envisageais le lancement de l’entreprise, mais pour le mieux : on voulait au départ faire un tour de France de conférences physiques, et avec la pandémie mondiale, on a complètement changé de stratégie pour aller vers le digital, le storytelling et le narratif. Beaucoup d’acteurs de la finance ne nous ont pas pris au sérieux les premières années, parce qu’on faisait de l’humour et qu’on ne tirait pas la tête dans les colloques. Mais je crois que c’est précisément ce qui a permis à Team for the Planet de tirer son épingle du jeu.
Comment résumerais-tu Team for the Planet à quelqu’un qui ne connaît pas ?
En quelques mots : c’est un grand réseau d’investisseurs citoyens pour le climat. Des dizaines de milliers de personnes investissent ensemble pour aider des innovations de rupture à devenir mondiales, mais on fait plus qu’investir, puisqu’on aide aussi à détecter ces innovations partout dans le monde, à les sélectionner, puis à les déployer. Je parle souvent du « Tinder de l’entrepreneuriat à impact » : on recrute un entrepreneur qui vient en binôme avec l’innovateur, parce qu’on sait que l’innovateur est rarement un bon entrepreneur. On ne cherche pas la meilleure équipe : on cherche une innovation qui doit exister.
Les fonds d’investissement classiques cherchent ce qui va le mieux performer économiquement tout en ayant de l’impact. Nous, c’est l’inverse : la question, c’est « qu’est-ce qui doit exister dans le monde ? » Si une innovation doit exister, c’est à nous de l’outiller pour qu’elle existe. C’est une posture différente, qui nous fait prendre plus de risques et qui explique notre modèle, mais c’est ce qui nous rend heureux de faire ce que nous faisons.
Comment t’adresses-tu à tes actionnaires, si la performance financière n’est pas votre premier objectif ?
On leur parle avec d’autres indicateurs, notamment le dividende climat, pour qu’ils sachent précisément comment on mesure les choses : les gens nous confient de l’argent, il faut donc qu’ils sachent ce qu’on en fait et à quel point on réussit ou pas. Ce n’est pas parce que la performance financière n’est pas notre premier objectif que le reste n’a pas d’importance : on a construit une méthodologie aussi robuste et exigeante que celle qui existe pour la performance financière classique, mais avec un indicateur supérieur, celui de l’impact.
Les investisseurs savent bien que sans viabilité économique, une entreprise en difficulté ne sauve personne : ils ont donc conscience qu’il faut des modèles économiques viables. Mais ils savent aussi, et c’est ce qui les rend fiers, que la raison d’être de l’entreprise, pour de vrai, c’est l’impact. S’il n’y a pas d’impact mais de la performance financière, on est en échec, et nos actionnaires nous le disent en assemblée générale.
C’est une approche assez originale, alors que ça devrait être la base : une entreprise doit répondre à une problématique de société, pas seulement transformer un euro en deux euros. C’est le plus gros problème qu’on a aujourd’hui.
Team for the Planet compte aujourd’hui 133 000 actionnaires. Est-ce que tu peux citer un ou deux des tout premiers projets soutenus ?
Il y a Beyond the Sea, l’un de nos tout premiers investissements, qui est en train de vraiment se démarquer : l’idée est de réduire la consommation de carburant des navires grâce à des ailes géantes qui montent en haute altitude et sont pilotées automatiquement. Au début, tout le monde en riait. Les gens raisonnent en se demandant si le marché va y croire ; nous, on s’en fiche du marché si le produit fonctionne vraiment.
On se dit qu’il n’y a pas de frein technique ni de frein de marché, et que si l’innovation fonctionne et qu’on sait accompagner le bon entrepreneur, ça doit marcher. C’est ce qu’on est en train de démontrer : Beyond the Sea représente aujourd’hui des dizaines de millions d’euros de contrats, tire des bateaux de 150 mètres de long avec des voiles de 200 m², et a équipé un premier bateau de pêche dans le monde réel.

On sent chez Team for the Planet une volonté de dessiner un futur désirable plutôt qu’un discours anxiogène. C’est une stratégie délibérée ?
Oui, complètement. On ne va que vers ce qui a l’air d’aller mieux : j’appelle ça l’entropie humaine. Si les choses ont l’air de moins bien se passer, l’humain ne bouge pas. Ce qui est intéressant, c’est que l’entreprise et ce type d’innovations permettent d’avoir une projection assez claire. Je pense que l’entreprise est l’outil de coopération le plus abouti sur Terre : on façonne le monde dans lequel on vit par nos heures de travail au quotidien.
Si on organise autrement nos entreprises et nos sociétés, avec d’autres objectifs, et qu’on réoriente une partie de la force de travail qui sert aujourd’hui un projet mortifère vers un projet positif, je pense que ça peut vraiment fonctionner. Mais il faut que les gens perçoivent ce futur comme excitant et enthousiasmant, pas seulement comme une contrainte.
Tu reproches d’ailleurs au discours écologique classique d’être un peu trop anxiogène…
Je pense que c’est normal, mais sociologiquement, ce n’est pas forcément très efficace. Oui, il faut de la peur, les sociologues le montrent : une partie de la prise de conscience passe par la peur. Mais la peur seule fige, paralyse, elle ne met pas en action. Souvent, la prise de conscience par la peur est suivie d’un déni. En revanche, une petite dose de peur combinée à la projection d’un futur désirable, on sait que ça fonctionne et que c’est ce qui met les gens en mouvement.
Rester uniquement dans la critique, ou donner le sentiment qu’il faut faire des efforts, c’est un narratif qui ne fonctionne pas. C’est pour ça que j’ai voulu inverser ce narratif dans mon livre : il ne s’agit pas de faire des efforts, mais d’améliorer littéralement sa vie, parce que la définition actuelle du bonheur ou de la réussite est un piège. Si on en sort, on réalise que ce qui est vendu aujourd’hui comme un plaisir (l’hyperconsommation, la possession matérielle, ne jamais être satisfait) rend en réalité profondément malheureux, et pas seulement à cause de son empreinte carbone.
Jusqu’ici, être actionnaire de Team for the Planet relevait surtout de la philanthropie, sans perspective de revenu. Cela a changé récemment ?
Oui. On avait jusque-là fixé la valeur de l’action à 1 euro, sans aucune possibilité de s’enrichir financièrement, ce qui ne signifie pas qu’on n’utilisait pas les mécaniques de base du capitalisme, puisque nos entreprises restent rentables : tout était statutairement réinvesti pour lancer de nouveaux projets.
C’est toujours le cas aujourd’hui, simplement, on a libéré la valeur de l’action, qui varie désormais entre 1,10 et 1,30 euro selon nos résultats. Les transactions permettant une plus-value ont lieu uniquement sur un marché secondaire : un actionnaire qui veut réaliser une plus-value revend ses actions à un autre citoyen, sans ponctionner les ressources de l’entreprise, qui restent à 100 % dédiées au lancement de nouveaux projets.
On garde donc cette mécanique d’une entreprise qui se nourrit d’elle-même, tout en offrant une perspective de plus-value financière. Pour l’instant, personne ne se sépare de ses actions : on a deux millions d’euros de demandes d’achat en attente sur le marché secondaire, contre très peu de ventes. Et depuis l’annonce, nos actionnaires ont investi 11,5 fois plus qu’avant en montant.
Les chiffres cités dans cette réponse sont communiqués par Team for the Planet. Investir dans des sociétés non cotées comporte un risque de perte en capital et une liquidité très réduite.

Début d’année, Team for the Planet s’est associé à Goodvest pour lancer une assurance-vie en édition limitée, une première pour Team for the Planet. Ce projet était-il mûri depuis longtemps ?
Cela fait deux ans qu’on réfléchit à avoir des structures financières plus grand public, pour apporter de la robustesse à notre projet. On a une perspective de conquête à grande échelle, avec beaucoup d’actionnaires, mais pour être robuste, il faut plusieurs leviers de financement, et l’épargne en fait clairement partie. Avec Goodvest, il y a tout de suite eu un vrai lien de confiance : je pense qu’on se ressemble beaucoup.
Ce partenariat permet de montrer à toutes et tous que notre épargne peut avoir un impact concret en finançant par exemple des entreprises comme Beyond The Sea, des voiles de traction pour réduire la consommation de carburant des navires, Seaturns qui produit de l’énergie en continu grâce aux vagues, ou encore Monomeris Chemicals qui a développé une technologie capable de recycler n’importe quel plastique.

Ce portefeuille d’assurance-vie est surexposé au Fonds Team for the Planet Goodvest Sustainable Bonds by Ecofi : un fonds 90/10 (c’est-à-dire 90 % d’obligations et 10 % d’actions non cotées Team for the Planet) qui a été pensé spécialement pour celles et ceux qui souhaitent maximiser leur soutien aux innovations de Team for the Planet à travers leur épargne, tout en conservant une allocation diversifiée et équilibrée d’un point de vue rendement risque.
Cette assurance-vie proposée par Goodvest a la particularité d’être surexposée au Fonds Team for the Planet - Goodvest Sustainable Bonds by Ecofi. Quelles sont ses caractéristiques ?
Le fonds Team for the Planet - Goodvest Sustainable Bonds by Ecofi est effectivement né d’une collaboration entre Team for the Planet, Ecofi et Goodvest. Ce fonds suit le modèle dit « 90/10 » qui est super innovant : 90 % de ses actifs sont investis dans des actifs cotés comme des Green Bonds (obligations vertes) et/ou des obligations classiques d’entreprises œuvrant pour la transition écologique, et jusqu’à 10 % sont investis directement dans des actions non cotées de Team for the Planet et participent activement au financement de l’innovation climatique.
L’objectif de ce partenariat a été d’allier nos expertises respectives pour orienter l’épargne vers des solutions concrètes de lutte contre le changement climatique.
Tu me confiais que plus de la moitié des actionnaires de Team for the Planet sont des femmes, il se trouve que chez Goodvest aussi, la moitié des clients sont des clientes. Un hasard selon toi ?
C’est une question que je me suis souvent posée. Je pense qu’il existe une culture très différente, pour l’instant, entre les femmes et les hommes. Les femmes semblent avoir une approche plus tournée vers le temps long, une gestion du risque plus saine et davantage orientée vers le bien commun, quand les investisseurs, par exemple, dans le Bitcoin, sont presque exclusivement des hommes venus « faire un coup » et rechercher les plus gros multiples possibles, quitte à prendre tous les risques.
J’espère que cette culture financière plus longue et plus mesurée reprendra sa place, parce que je pense qu’elle aiderait à mieux se projeter sur le long terme.
Quel est ton rêve pour Team for the Planet ?
J’aimerais qu’on arrive à financer une centaine de projets vraiment « game changers », sur lesquels on aura parié. La façon d’y arriver, c’est d’avoir un million d’actionnaires dans le monde, de flécher à terme des centaines de millions d’euros, et pourquoi pas un milliard un jour, c’est un peu notre boussole. Mais mon rêve, c’est qu’en vieillissant, on puisse se dire qu’il y a dix entreprises qui ont vraiment contribué à rendre le monde plus vivable et que c’est en partie grâce à nous qu’elles existent.
« La valeur de votre investissement peut fluctuer à la hausse comme à la baisse et n’est pas garantie. Investir sur les marchés financiers présente un risque de perte en capital. Ceci ne constitue pas un conseil en investissement. »
Crédit photo : Lucie Sassiat.
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